LE MARQUAGE DE LA CÉSURE DANS L’ALEXANDRIN CLASSIQUE

Cet article sera consacrée au traitement de la césure dans l’alexandrin classique au niveau de l’écriture et de la déclamation. C’est un sujet auquel je suis confronté dans la pratique en tant qu’auteur-déclamateur. Je proposerais des possibilités pour tenter de le traiter.

Rappelons que la césure détermine la structure de l’alexandrin en 2 hémistiches syllabiques égaux. Il importe donc qu’elle soit obligatoirement perceptible par le lecteur ou l’auditeur pour créer un effet rythmique binaire de balancement, faute de quoi il ne s’agirait plus d’alexandrin classique.

Nous allons voir les multiples possibilités de réaliser un marquage de la césure, tant au niveau de l’écriture que de la déclamation.


LE MARQUAGE SYNTAXIQUE

Normalement, la césure correspond à une limite syntaxique (au niveau d’une subordonnée, après un groupe verbal…).

Quelques exemples:

Les jais étincelaient parmi les péridots.

L’on voyait des grenats qui projetaient leurs feux.

Ces 2 vers permettent de repérer facilement l’emplacement de la césure (après le groupe verbal pour le premier après la proposition principale pour le second).

Il arrive parfois que plusieurs possibilités de coupe syntaxique s’offrent à proximité de la césure (à la 5ème ou 7ème syllabe) souvent marquées par une ponctuation. C’est le cas du vers suivant:

Tous étaient frappés, tous // devenaient maladifs.

Ce vers est cependant très correct et crée même un effet positif d’enjambement au niveau de la césure. Une lecture qui ne marquerait pas, d’une manière ou d’une autre, la césure et qui marquerait la virgule engendrerait un alexandrin boiteux.

Il apparaît que l’individualisation syntaxique, par nature d’ordre sémantique, est insuffisante pour marquer la césure, même pour les 2 premiers vers.

Nous allons considérer les multiples possibilités qu’offre la déclamation pour obtenir le marquage de la césure.


MARQUAGE AU NIVEAU DE LA DÉCLAMATION

-marquage par arrêt temporel

La première possibilité la plus évidente est le marquage par un arrêt temporel (moins long que l’arrêt temporel en fin de vers).

Cet arrêt n’occasionne aucune difficulté oratoire quand la césure tombe au niveau d’une voyelle suivie d’une consonne au début de l’hémistiche suivant (évitant ainsi toute possibilité de liaison ou d’élision ou encore d’e asthénotonique: e fortement ammui).

Exemple:

Les soldats vigoureux // combattaient vaillamment.

Ici la voyelle “eu” de vigoureux et la consonne “c” de combattaient.

La difficulté apparaît lorsque la césure tombe au niveau d’une élision ou d’une liaison ou encore un e asthénotonique:

Considérons un exemple avec une élision:

Les soldats réunis ont gagné la bataille.
Les soldats réuni // z’ont gagné la bataille

Il apparaît une incompatibilité entre la liaison et l’arrêt temporel car on a d’un côté la syllabe “ni” et de l’autre la syllabe de liaison “zi”. Le temps d’arrêt conduit à une déformation très contestable des mots, sauf s’il est vraiment réduit.

Remarquons qu’il existe une solution qui n’est pas orthodoxe, c’est d’éviter la liaison. On entraîne forcément un hiatus, ce qui n’est pas permis normalement. C’est donc une solution à proscrire en poésie classique.

Même cas, et plus accusé encore avec l’élision.

La garde nationale investit le fortin.
La garde nationa // l’investit le fortin.

Un arrêt temporel détermine les mots déformés “nationa” d’une part et “linvestit” de l’autre.

En cas d’un e asthénotonique (e fortement ammui), c’est plus compliqué, mais cela rejoint les cas précédents: Exemple:

Le rivage du lac devint incandescent
Le rivage du lac(que) // devint incandescent

Si l’on marque la césure par un temps d’arrêt, la syllabe “que”, même comportant un e très ammui, ne peut être évitée (puisqu’il est impossible de prononcer une consonne sans qu’elle soit suivie d’un résidus vocalique). En ce cas, la césure ressemble à une fin de vers, ce qui est rigoureusement interdit en versification classique.

Considérons le cas où l’hémistiche suivant commence par une voyelle:

Puis ce fut le grésil // arrachant le feuillage

On peut prononcer ce vers de 2 manières si l’on ménage un temps d’arrêt au niveau de la césure:

-soit un e ammui et on est ramené au cas précédent, c’est-à-dire une césure qui ressemble à une fin de vers et de surcroît engendre un hiatus:

Puis ce fut le grésil(e) // arrachant le feuillage

-soit on néglige le e ammui et on traite l’interface comme un cas d’élision. L’on est alors ramené à réaliser une déformation des mots:

Puis ce fut le grési // l’arrachant le feuillage

Nous voyons que la possibilité d’utiliser un arrêt temporel comme marquage de la césure apparaît délicate, sauf à générer une déformation contestable des mots ou un e ammui.

Considérons d’autres possibilités pour marquer oralement la césure

-marquage par accent tonique

Rien n’oblige à ce que le marquage de la césure soit un arrêt temporel, c’est une possibilité parmi d’autres. Il existe obligatoirement un accent tonique au niveau de la césure, donc utilisable pour la marquer. Le problème, c’est qu’il n’est pas le seul de l’hémistiche. En second lieu, on introduit une interprétation de l’alexandrin comme poésie à métrique accentuelle qui se superpose à sa caractéristique fondamentale de poésie à métrique syllabique, ce qui peut être contesté.

Considérons quelques exemples:

Les soldats réunis ont gagné la bataille

Si l’on marque tous les accents toniques, comme on doit le faire normalement, on obtient par exemple pour ce vers un tétramètre, scansion qui ne correspond pas à une structure d’alexandrin classique.

Les soldats réunis ont gagné la bataille

-Pour éviter cela: première possibilité: marquer plus fortement l’accent tonique tombant sur la césure et diminuer, voire supprimer, les autres accents toniques de l’hémistiche:

Les soldats réunis ont gagné la bataille

A priori, on préconisera un accent tonique de force, ce qui est la norme de la langue française, plutôt qu’un accent de hauteur. (l’accent de hauteur est plutôt caractéristique des langues plus chantantes comme l’italien ou le grec). Néanmoins, la solution d’un accent de hauteur peut présenter l’avantage de distinguer l’accent tonique de césure des autres accents toniques (qui restent des accents de force, légers en langue française).

Et l’on remarquera qu’une intonation marquée par un accent tonique de hauteur s’interpréterait comme une formule pseudo-interrogative amenant logiquement le 2ème hémistiche qui serait la résolution de cette pseudo-interrogation introduite par le 1er hémistiche.

Le marquage par accent tonique permet de bien distinguer la césure (surtout si elle est marquée par un accent de hauteur) d’une fin de vers (marqué par un accent de force suivi d’un arrêt temporel).

D’une manière générale, la scansion par des accents toniques est toujours un élément positif par rapport à la lecture neutre de la prose car elle brise la monotonie de la déclamation. Même Voltaire reconnaissait que la très faible intensité des accents toniques en français pouvait représenter un défaut.

Également, l’amoindrissement des autres accents toniques à l’intérieur de l’hémistiche évite la confusion avec d’autres scansions (comme par exemple celle du tétramètre dont nous avons donné un exemple).

Au final, l’individualité du vers - élément le plus important - apparaît mieux.

Inconvénient: la séquence de 12 syllabes sans arrêt temporel peut représenter un maximum tolérable pour l’oreille, remarque qui peut aboutir à une remise en cause fondamentale de l’alexandrin et même du décasyllabe (à l’origine de la poésie épique avant le 16ème siècle).

Inconvénient si l’on supprime les accents toniques concurrentiels de l’hémistiche: on introduit une disposition contre-nature qui ne s’accorde pas avec la pratique normale de la langue. Les e post-accentuels apparaissent alors avec autant d’intensité que la syllabe accentuelle.


-marquage par allongement de syllabe

Sans doute la manière la plus subtile et la plus efficace de résoudre le problème. L’allongement peut coîncider avec un accent tonique et ne sera pas confondu avec les autres accents toniques. Néanmoins, cet allongement, s’il est trop perceptible, apparaît artificiel.

-marquage par intonation

La solution consiste à énoncer le 1er hémistiche sur un ton élevé et le second sur un ton moins élevé. Ceci peut se justifier par la logique de la phrase qui s’amenuise en intensité du début à sa fin ou qui passe par un maximum au milieu du vers.

-synthèse

Oralement, toutes les possibilités énumérées précédemment au niveau de la déclamation (arrêt temporel, accent tonique de force ou de hauteur, allongement de la syllabe, balancement de l’intonation) se rejoignent et sont toutes consécutives du marquage syntaxique.

On peut jouer sur l’addition des effets au niveau de la césure, c’est-à-dire un léger arrêt temporel et un appui tonique, légèrement marqué. Il semble néanmoins que l’arrêt temporel, qui est le marquage le plus intuitif, soit le moins idoine.


STATISTIQUES RELATIVES À LA CÉSURE

Statistique sur 1669 vers présentant une césure à l’hémistiche (valeurs ramenées à 1000 vers de structure classique):

v: son vocalique - c: son consonantique

interface vc: 527 / 1000
interface vv hiatus: 114 / 1000 vers
interface ev élision: 159 / 1000 vers
interface cc liaison: 94 / 1000 vers
interface cc sans liaison et cv e ammui asthénotonique (potentiel) 105 / 1000 vers

Les cas de césure tombant sur une voyelle pour le 1er hémistiche sont dominants (527 cas sur 1000).

On remarquera que les cas d’hiatus, normalement proscrits par les règles classiques, ne sont pas négligeables (114 cas sur 1000)

Élision sur césure 159 cas sur 1000 : fréquence relativement importante car, pour l’auteur, c’est la seule possibilité de faire passer un e post-accentuel au niveau de la césure

e asthénotonique ammui potentiel (105 cas sur 1000): potentiel car le e devient ammui si l’on choisit d’utiliser un arrêt temporel pour marquer la césure, sinon on a un enchaînement consonne-consonne. Valeur relativement importante pour la même raison que précédemment.

Au total, les cas problématiques en cas de césure marquée par un arrêt temporel si on les cumule sont de: 358 / 1000 vers, valeur relativement élevée.


ESSAI DÉCLAMATOIRE

Terminons cette partie par une tentative déclamatoire (interprétation de Josyane Moral du Cercle Amélie Murat) sur un exemple de 9 vers dont la césure tombe sur une liaison ou une élision:

Chaque arbre s’épanouit, en formant la forêt.
Comme un humain sensible, affrontant l’existence.
L’un d’eux est joyeux drille au feuillage épanoui.
Dans l'azur il s’élance, en perçant le ciel bleu.
Cependant l'on en voit, ainsi que des martyrs
Baissant chétivement, une échine étêtée.
Sa difforme silhouette, au port majestueux
Qu'entaillent les sillons, horribles cicatrices
Pathétiquement clame, une intense douleur.




MARQUAGE AU NIVEAU DE LA CRÉATION

La question peut se poser de la manière suivante: quelles règles l’auteur pourrait-il adopter pour éviter les inconvénients analysés précédemment au niveau de la césure. Disons immédiatement que les possibilités sont limitées.

-marquage syntaxique

Le marquage syntaxique représentant la base du marquage déclamatoire, comme on l’a vu. L’auteur a donc intérêt à choisir des limites syntaxiques nettes et à éviter qu’il existe d’autres limites syntaxiques concurrentes possibles à l’intérieur du vers. Et surtout il est préférable d’éviter qu’il y ait d’autres arrêt temporels possibles. Cela pose le problème des coupes secondaires qu’on réservera pour un autre article.

Exemples:

Les soldats réunis ont gagné la bataille (653 / 1000)

Pas d’autres possibilités d’arrêt temporel dans ce vers sinon au niveau de la césure. En revanche, ce n’est pas le cas du vers suivant:

Les soldats, se levant, n’ont pas vu l’ennemi.

Dans ce cas, la structure binaire de l’alexandrin n’est maintenu que par le second hémistiche, à moins que le choix déclamatoire gomme l’arrêt temporel de la première virgule, ce qui est licite, eu égard à la définition de la virgule (laquelle ne signifie pas obligatoirement un arrêt temporel).

-césure évitant toute élision ou toute liaison et tout e ammui

Autre solution radicale pour permettre un arrêt temporel au niveau de la césure: supprimer les césures susceptibles de tomber sur une élision ou une liaison ou un e asthénotonique (fortement ammui).

Il est difficile d’appliquer cette règle qui se surajouterait aux contraintes déjà très fortes de l’alexandrin classique.

Voici néanmoins un essai, (toujours par Josyane Moral du Cercle Amélie Murat) sur un texte sans élision ni liaison au niveau de la césure. En ce cas, les césures seront marquées par des arrêts temporels

Tous les arbres sont là, composant la forêt.
Chacun semble un humain qu’une âme vive abrite.
L’on en voit de joyeux, d'heureux ou malheureux.
Dans l'azur quelques-uns, dardent leur dôme altier.
Cependant l'on en voit, pareils à des martyrs
Baissant chétivement, leur pitoyable échine.
Leurs difformes rameaux, tels membres décharnés
Qu'entaillent les sillons, cicatrices profondes
Nous clament silencieux, leur intense douleur.




CONCLUSION GÉNÉRALE

Au niveau de la création, il ne semble pas souhaitable d’éviter les liaisons et les élisions tombant sur la césure. Et de toute manière, la contrainte subsiste pour les textes constitués du répertoire dans lequel le déclamateur est susceptible de puiser.

Au niveau de la déclamation, il est préférable d’éviter l’arrêt temporel pour marquer la césure, mais plutôt d’utiliser l’accent tonique.

Il faut éviter que le souci formaliste chez le déclamateur l’emporte sur le souci de l’expressivité et ne risque de tuer la spontanéité de l’interprétation, d’où la nécessité d’une phase préalable d’analyse bien assimilée suivie d’une grande pratique.

Dans tous les cas, la déclamation purement intuitive sans maîtrise préalable risque d’engendrer des erreurs graves (e ammui au milieu du vers, élision évitée, hiatus…) incompatibles avec la forme native de l’alexandrin.


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