Extrait
Les mésaventures de Monsieur Tuile
Luc Bascou
LA FOIRE-EXPOSITION
Jean devait se déplacer à Nevers pour participer à une campagne d'information grand public sur les nouveaux produits financiers, très rentables, à l’occasion d’une foire-exposition s'intitulant Carrefour de l’épargne, mode d’emploi. Aussi, devait-il prendre un train en gare de Vichy.
Soucieux d’être bien en règle, il avait composté son billet de chemin de fer la veille pour ne pas oublier cette formalité indispensable, surtout en cas d’éventuel contrôle.
Or, le lendemain à six heures du matin, mal réveillé, au moment de prendre le train Corail, Monsieur Tuile commit la maladresse de perforer son second titre de transport, réservé pour le retour.
Le contrôleur, qui ne manqua pas de venir à lui, se montra étonné et lui signifia qu’il allait dresser aussitôt un procès-verbal sur le champ:
-S’agit-il d’une falsification? Votre billet indique Montluçon-Issoire, alors que vous voyagez entre Vichy et Nevers...
Tuile, très embarrassé, pâlit, les yeux ronds comme des boules de billard. Il tendit alors l’autre billet au contrôleur, ce qui eut pour seul effet de rendre celui-ci furieux:
-Bravo, Monsieur! Cette fois, c’est un billet Issoire-Montluçon... Et en plus vous l’avez composté hier, ce qui est interdit! Mais, au fait, êtes-vous sûr de savoir où vous allez, cher Monsieur?
-Je vais à Nevers, bredouilla Tuile effaré...
-Non Monsieur, vous avez acheté à bas prix un aller-retour Issoire-Montluçon. C'est une tricherie caractérisée... Et vous avez en plus composté un des billets la veille, ce qui constitue une infraction caractérisée! -Mais ça ne peut être qu’une erreur du guichetier... Veuillez constater ma déconvenue, je n'ai pas pris la peine de vérifier mes billets.
Le contrôleur reprit alors:
-Vous avez commis deux fautes graves, une très lourde sanction va s’abattre sur vous. Tenez-vous tranquille, on ne vous emmènera pas en garde à vue avec les menottes. Mais vous payerez une amende trois fois plus élevée qu'un aller-retour Vichy-Nevers.
-Mais c'est une erreur... une injustice!
-Et le triple compostage, qu’est-ce que c’est?
-Le triple compostage? Que voulez-vous dire exactement?
-Ne jouez pas l’innocent, j’ai horreur de ce genre d’attitude!
-Mais...
-Calmez-vous! Essayez de m’expliquer ce qui s’est passé de A à Z!
-Et bien, j’ai acheté ces deux billets, l’un pour l’aller, l’autre pour le retour, et j’ai composté le billet aller hier soir. Je l’ai mis dans mon portefeuille et je suis rentré à la maison pour dîner.
-Passez sur les détails de votre vie privée qui ne m’intéresse pas... Et ce matin, qu’avez-vous fait?
-Fatigué, préoccupé par de lourdes charges professionnelles, débutant au Consultat, j’ai commis involontairement l’erreur fatale de composter mon second billet prévu pour le retour. D’habitude, je ne compostais jamais d’avance un titre de transport... En fait, j’ignorais que cela était interdit...
-Ah! Vous mentez, mon gaillard! Vous savez bien jouer de la comédie en trouvant les meilleurs alibis, défendant ainsi votre cause avec force! Regardez votre billet de retour: il est bien perforé deux fois, n’est-ce pas? Cela fait donc trois compostages, en comptant celui que vous avez effectué hier soir, selon vos allégations!
À cet instant, Monsieur Tuile fut totalement stupéfait. S’agissait-il d’une histoire de fous ou d’un cauchemar? Mais non! Notre héros se dit alors que la machine avait peut-être fait une double-perforation: son insertion du billet étant hésitante, voir tremblante sous l’effet de l’anxiété et du manque de sommeil... Face à ce contrôleur intraitable, il essaya une fois de plus de prouver sa bonne foi:
-Mais vous comprenez, c’est dans l’affolement... Je ne me suis sans doute pas rendu compte que je l’avais perforé une première fois... Je n’ai peut-être pas entendu le claquement du compostage masqué par le bruit ambiant des voyageurs dans le hall de la gare! Et puis, voyez vous-même, la date et l’heure figurent bien sur le compostage...
Intraitable, le contrôleur cracha son venin:
-Ah! Tu parles! Il a du culot, celui-là, avec ce genre d’excuses si joliment calculées à l’avance... Et Monsieur compte sans doute qu’avec un artifice si astucieux, il va pouvoir me rouler dans la farine! Bravo, mais vous avez perdu... Vous ne m’aurez pas et je ne céderai pas!
Jean était à bout d’arguments. Le cheminot ajouta:
-D'ailleurs, je peux vous annoncer que le prix de l’aller-retour Issoire-Montluçon a été minoré par erreur.
Abasourdi, notre ami paya donc la lourde contravention.
À son arrivé au stand, il avait une bien triste mine: décomposé, les traits tirés et les yeux hagards. Monsieur Joret, représentant en chef de la banque auprès de l'organisation de la foire-exposition, le prit à part pour le réprimander sur son attitude. Jean échangea des mots plutôt vifs avec de hauts responsables de la direction régionale et du service des ressources humaines. Le plus âgé de ces hommes, le regard froid, déclara:
-Vous, Tuile, on n'a rien à faire de vos problèmes personnels; jetez-les s'il vous plaît définitivement et tirez la chasse d’eau par-dessus. Votre allure ne va pas attirer la clientèle sur notre stand. Il faut savoir se battre dans le métier de conseiller financier. Je reconnais, cher Monsieur, que je m'exprime en termes crus, durs même, mais il en va de l'avenir et de la pérennité de notre banque, soyez-en convaincu. On vous a longuement observé sur la caméra de surveillance!
Un conseiller de mercatique chevronné renchérit:
-Soyez persuasif, Tuile! Adoptez le sourire commercial, même s'il frôle l'hypocrisie. On s'en fiche! Ce n'est pas le confessionnal, ici! Seul, le résultat compte: obtenir un maximum de clients. Votre notation et votre éventuelle titularisation dépendront de votre rentabilité. Une tête d’enterrement ne vous conduirait qu’à la ruine!
Et Joret reprit:
-Cher ami, il ne vous reste plus qu'à faire vos preuves, à partir de maintenant et durant toute la foire-exposition!
«Sinon, c’est la porte», pensa tristement notre héros!
Il n’était qu’un conseiller financier stagiaire. Cette cruelle réalité venait de lui être froidement jetée au visage. Sa position sociale était précaire. Une telle épée de Damoclès lui fut un bien lourd fardeau à porter: condamné à réussir pour ne pas sombrer dans la déchéance! Et comment nourrir femme et enfants en cas d’échec?
Puis, un de ses chefs ajouta, sarcastique:
-Pour avoir une telle mine, vous avez certainement dû vous disputer avec votre femme... Vous avez passé une nuit blanche... Submergé de travail, vous êtes dépassé par des événements qui nuisent à votre équilibre et à votre santé. Votre moitié a dû vous jouer une scène de jalousie, n’est-ce pas? Ou alors vous sortez d’une boîte de nuit, ayant fait la fête jusqu’au matin, avec une gueule de bois pour compagne!
Tuile, instinctivement, sans la moindre réflexion, hurla, excédé et furieux: -Vous, occupez-vous de vos affaires au lieu de vous mêler de ma vie privée! Cessez donc vos humiliations injustes... Je vous en remercie d’avance!
-Bien dit, il se défend le débutant! Bravo! Sachez que c’est positif pour la banque. On pourrait donc peut-être lui faire confiance. A voir et à vérifier dans ses actes, attitudes et comportements... On devra encore le tester ultérieurement avant de le titulariser.
Après une telle altercation, Tuile se persuada qu’il lui fallait à présent se lancer à la conquête de ce flot humain désorienté. Une gifle ou une fessée de ses chefs inflexibles, dont il avait espéré la compassion, ne l’aurait pas plus traumatisé! Il se vit dans les arènes, face à des lions affamés et impitoyables, d’une férocité extrême. Il lui semblait que ses dents étaient prêtes à tomber toutes seules, sous le simple effet de sa peur. Crispé, au lieu de sourire, il grimaçait tel un chimpanzé provoqué par un rival convoitant sa banane préférée. Son attitude était tout le contraire de ce que ses supérieurs avaient exigé. Les clients faisaient demi-tour devant ce personnage inquiétant qui semblait vouloir leur jeter de mauvais sorts. Une fillette s’écria même:
-C’est un ensorceleur... Partons vite avant qu'il ne nous dépouille de nos petites économies. Ce doit être un magicien muni de longues bandes de tissus dans lesquelles il prend et cache les pièces et les billets des enfants et des grandes personnes. Il ne les transformera pas en colombes, cet oiseau de mauvais augure!
-J’approuve cette petite, dit un grand-père aux parents de l’enfant. Avec la baisse du cours des actions, je viens de perdre tout mon capital. Ne leur donnez pas votre argent; dépensez-le plutôt! Vous serez au moins sûrs d'en profiter! Ca suffit, les commissions qui amputent nos ressources! On ne sait jamais à quelle sauce on sera mangé! Même les chèques pourraient devenir payants... Ce serait dramatique! Je préférerais avoir quelques images publicitaires dans mon chéquier, qui financeraient ainsi les fameux frais de gestion des chèques de France et de Navarre, dont on nous rebat les oreilles.
Tuile désespéré, répliqua sèchement:
-Non, Monsieur! Les employés de banque ne sont ni des aigrefins, ni des imposteurs!
Tuile s’embarqua dans une telle démonstration, avec force gesticulations, qu'on le prit pour un acteur chargé de l’animation du stand. Au prix d’efforts insensés, Tuile prit ainsi sa revanche au bon moment: le Président régional du Consultat, Monsieur Ramus, arrivé en grandes pompes, fut impressionné par la longue file d’attente que Jean avait attirée et intéressée. Il lui promit, devant un tel succès, une augmentation substantielle de salaire. Des enfants avaient surnommé notre héros le super-guignol des affaires. Devenu expert dans l’art d’attirer et de convaincre, il se comportait comme un camelot vantant et vendant un matériel extraordinaire, qui présentait les qualités les plus incroyables du monde. Cet homme était-il un employé de banque ou un comédien de théâtre? Tout cela était-il compatible avec l’éthique? A ce moment, peu lui importait, seul le résultat de faire gagner encore plus de clients à son employeur était vital, par tout moyen ne portant pas atteinte à l’ordre public. Etait-il devenu arriviste? Les questions philosophiques n’avaient guère leur place dans ce contexte et ce brouhaha.
Beaucoup de gens attendaient leur tour pour trouver la solution idéale à leurs investissements. Ils achetèrent tout ce que Monsieur Tuile leur proposa. Parfait vendeur de produits financiers, notre héros avait ainsi répondu à merveille aux exigences de sa hiérarchie.
Les mésaventures de monsieur Tuite-2005- Le Moulin du Gué-Chaumeix