Extrait
Le Calvaire des innocents
Noël Dompnier
Le soir, il vint le voir près du calvaire. Il hésita avant de parler, fit une allusion au foin qu’on allait bientôt couper, puis se décida:
- Julien… Faut me rendre un service.
- Bien sûr tonton . Quoi?
Baptiste attendit quelques secondes. Il ne savait comment amener sa demande en douceur:
- Il faudrait… aller à la chapelle.
- Laquelle? Celle en face, là-haut?
- Oui
- Quand? Pour quoi faire?
- Porter une enveloppe.
- À qui?
- À personne. Tu la poseras sous une pierre, derrière la chapelle, au pied de la croix.
- C’est quoi?
L’oncle ne répondit pas. Julien était intrigué et attendait d’en savoir plus. Mais il commençait à nourrir des doutes car la chapelle en question se trouvait exactement dans la direction où il avait vu des lumières quelques jours auparavant.
- Il faut que j’y aille quand?
- Demain soir… À la nuit… Faut pas qu’on te voie…
- C’est quoi tonton, la résistance?
Il avait prononcé le mot dans un murmure prudent, impressionné par tout ce que ce vocable contenait de mystérieux et de dangereux. Dans le village, il était rarement prononcé, et toujours avec circonspection et des mines de conspirateurs.
Baptiste regardait Julien d’un air désolé, d’avoir à lui demander un tel service. Il articula à voix basse:
- Faut rien dire à personne. Même à ta tante. Je peux pas y aller moi, elle poserait trop de questions. Toi, elle te verra pas, elle croira que tu dors.
- Mais… je vais rien voir! objecta Julien.
- Si, regarde, la lune se lève. Demain elle sera là… (Il fit un geste vers le ciel). Tu prendras ta lampe de poche et la Fauvette, elle te suivra.
Julien dormit très mal, et le lendemain le vit préoccupé. Il était fier de ce que son oncle lui demandait, mais également très inquiet. En temps de paix, il n’était pas certain qu’il n’aurait pas eu peur d’effectuer ce trajet de nuit, même s’il ne représentait pas une énorme distance: sept ou huit minutes pour descendre au torrent, dix ou douze pour remonter de l’autre côté. Le sentier grimpait en lacet, Julien l’avait vu mais jamais emprunté. Mais que ce trajet s’effectue en cette époque troublée et en faveur de la résistance amenait bien d’autres formes d’inquiétude. Julien en conçut de l’anxiété et passa une journée pénible, heureusement très chargée en travail, ce qui l’empêcha de trop réfléchir.
Le soir venu, il alla s’asseoir sur la pierre du calvaire, le cœur battant. Avant que la nuit tombe complètement, son oncle vint le voir et sortit de sa chemise une enveloppe assez épaisse et la lui donna:
- Va. Allume le moins possible et fais attention. Je t’entendrai rentrer… À demain.
Voilà!
Le Calvaire des innocents - 2011 - Éditions Jeanne-d'Arc