Extrait
La boucle de fée
Francis Jeanbrau
J'ai atterri comme un hasard dans ce Bourbonnais qui ne m'a attiré qu'à travers un projet de préretraité, amoureux à la fois de ma dernière conquête et des mottes de terre, que de nombreux livres et voisins jardiniers m'avaient affirmé pouvoir transformer en potager hyper-bio, j'y suis...presque arrivé.
Tout s'est envolé, hélas: l'épouse, pour un maçon, les mottes de terre, pour un parking, le village, les gens, parce qu'avant d'être bourbonnais, peut-être, j'étais francilien.
M'échappait totalement l'importance des mots chasse, pêche, agriculture: les trois mamelles du terroir. Dés lors, le Boubonnais est synonyme d'enfer, de fin de monde.
Je suis redevenu une tique accrochée par nature, mais sans espoir ni volonté d'être emporté par un support ou un souffle improbable.
Ce support, en fait, cela fait deux ans que je n'y pense même plus, surtout pas celui qui a un petit minois, des yeux verts ou bleus, qui cherche à vous faire revivre, qui veut vous donner une chaleur.J'ai alors décidé que le parfum des livres allait remplacer les êtres que j'ai tant respirés, aimés dans ma vie.
Je suis tombé, moi qui ai toujours, par conviction, combattu l'addiction dure dans la soumission la plus terrible, la plus totale, aux lettres, aux phrases, aux mots, à l'odeur sniffée du papier, à la littérature dure, extrême.
Je me gave, je découvre et je me pique de le faire savoir. Je lis au cinéma, avant l'extinction complète des veilleuses, dans les bistrots, devant un café, de peur qu'un alcool ne me fasse perdre le fil...
Je tiens ouvert un livre en slalomant entre les lampadaires, les excréments canins, devant l'œil ahuri des passants.J'ai l'impression de faire peur parfois. Le klaxon ne me fait même pas sursauter.
Nuits, jours, sont pour moi lecture, je dors en imaginant les canevas les plus fous, les plus géniaux. Je me réveille en sueur car je suis le personnage traqué. Je meurs si je n'ai pas mes heures de lecture quotidiennes.
J'ai pris des kilos de papier manuscrit, de littérature, en deux ans, tout entre les paupières et l'estomac.
C'est trop, j'ai donc décidé, ne serait-ce que pour en perdre quelques-uns, de ne plus garder pour moi seul le poids de mon nouveau statut de grand lecteur, ni celui de tous les volumes avalés depuis deux ans.
J'ai ainsi répertorié ma nourriture littéraire pour la faire connaître et consommer par d'autres. Ma mémoire usée en a été largement rassurée.
Ma fille, mon fils tout le monde m'a expliqué qu'il existe, en ce début de XXIème siècle, des systèmes qui permettent à l'homme de ne pas perdre de temps dans l'achat d'un stylo et d'un carnet.
La boucle de fée