Extrait
L'enfant-loup
Jean Millien
À trois kilomètres de la Turlurette, le château se cache dans la verdure. La vieille demeure seigneuriale a subi les assauts du temps, et ses plaies apparaissent, béantes.
La façade s'effrite chaque hiver sous la morsure du froid et la toiture laisse généreusement passer la pluie. De temps à autre, une pierre se détache et roule sur le sol avec un bruit mat. La tourelle de gauche semble vivre ses dernières années, et il n'est pas impossible qu'une forte bourrasque n'en vienne, un jour ou l'autre, à bout.
Vu de la route, l'ensemble conserve toutefois une certaine allure, et ce castel qui menace ruine attire encore les regards. Il est vrai qu'un superbe parc l'entoure, lui faisant comme un écrin de feuillage. Le château est à l'abandon. Monsieur le Comte de Sicé n'est pas riche, et ses ressources ont été s'amenuisant.
En effet, il s'est toujours refusé à envisager une profession, et, orgueilleusement, végète dans cette propriété qui croule.
Sa figure émaciée, précocement ridée, se promène à 1 m 80 au-dessus du sol. Il n'est pas beau, mais on ne peut lui refuser une certaine distinction. Mais la race a terriblement dégénéré et le sang qui coule dans les veines du Comte est un peu caillé. Sous Napoléon ler, un lieutenant de hussards, Adrien de Sicé, s'est couvert de gloire, et, en 1870, en 1914, le nom a été encore fièrement porté; puis, l'oubli est venu.
Dans son manoir chancelant, le Comte vit seul avec ses souvenirs. Madame la Comtesse est morte en couches, il y a bien longtemps déjà. Des deux enfants nés de cette union, l'un, le fils, est parti en Amérique et n'a, depuis, jamais donné signe de vie. La deuxième, une fille, Sylvie après une enfance tourmentée, a préféré quitter le château et aller vivre à Paris.
De temps en temps, Monsieur le Comte reçoit une lettre étrange et mystérieuse qui le laisse rêveur et inquiet. Il ne sait rien, mais il se doute que l'existence menée par Sylvie est loin d'être conforme à la vertu. Mais par lassitude, par manque de courage, il préfère ne pas savoir, et s'isole chaque jour de plus en plus.
Une seule passion l'habite, la chasse. La demeure peut s'écrouler, mais la forêt ne doit pas être délaissée. Monsieur le Comte entretient même un garde-chasse, Simon, qui veille jalousement sur le domaine. Quelques chiens de race, les derniers survivants d'une meute célèbre dans la région, font l'objet de soins attentifs. Le gibier abonde et les braconniers ne s'y hasardent pas.
Simon est trop vigilant, et le Comte est connu pour sa dureté. À des lieues à la ronde, il est détesté, mais tous le redoutent. Un seul a osé lui tenir tête au village: le Père Louis.
Les deux hommes s'opposent sur tous les fronts. Leurs idées sont contraires. Farouche républicain, le Père Louis méprise noblesse et clergé. Sans être pratiquant, le Comte fréquente l'Église de temps en temps, et vit dans l'espoir chimérique d'un retour à la royauté. Il hait ce régime qui lui a ravi son rang et lui a émoussé sa fortune.
Une seule fois, voici deux ou trois ans, le Comte est allé à la Turlurette. Pas en visite d'amitié, mais pour une explication dont on parle encore aujourd'hui. Le heurt entre les deux hommes avait été terrible. L'offense, il est vrai, était de taille: René, le rustre, entretenait une liaison avec la belle et noble Sylvie.
Face à face, ces deux natures violentes, haineuses, avaient explosé. Tout le village avait pu entendre la dispute et les jurons, en cette douce soirée d'été, éclataient comme des pétards un jour de 14 juillet.
Le Père Louis, excédé, fou de rage, avait même saisi sa fourche, et le maire, prévenu par un voisin, était arrivé à temps pour éviter le drame. Le Comte, très énervé, avait repris le chemin du château. Dans la vieille demeure, il avait eu une scène extrêmement violente avec Sylvie, et celle-ci avait préféré quitter le pays.
Depuis, le châtelain, misanthrope s'est retiré dans sa propriété. D'aucuns le disent fou. Parfois, on l'aperçoit, marchant à grands pas dans son parc, parlant à haute voix.
Une vieille femme qui s'occupe de son ménage prétend avoir vu d'étranges choses qu'elle ne peut répéter... Mais le mystère demeure, car nul n'a accès au manoir, hors la domestique et le garde fidèle, Simon.
Encore un curieux bonhomme, ce garde. De taille moyenne, mais râblé, son visage rusé et dur est barré par une étonnante paire de moustaches. Une cicatrice entaille le front jusqu'à l'oeil gauche qui est caché par une gaine de cuir. Une grenade l'a arrangé comme cela.
Ancien légionnaire, il a combattu en Afrique. C'est en Allemagne qu'il a commencé à servir le Comte. Ce dernier commandait une unité en occupation dans le duché de Bade. Simon devint alors son ordonnance. Depuis, les deux hommes ne se sont plus quittés.
Aussi dur que son maître, Simon est détesté dans le pays. Il s'en moque, d'ailleurs, et éprouve au contraire une joie malsaine à la pensée de cette crainte qu'il inspire.
Dans le pays, on affirme qu'il claque des talons devant le Comte, et certains ajoutent - mais il n'y a jamais eu de témoins - que les deux hommes revêtent parfois l'uniforme et, au garde-à-vous, écoutent les marches de la Légion que débite un pick-up nasillard.
Ils vivent dans un monde étrange où le présent n'a guère de place, et, aigris, se replongent dans les souvenirs.

Comme son maître, Simon aime la forêt et tout ce qui gravite autour d'elle. Il surveille avec un soin jaloux les réserves, et rien ne lui échappe. Enfin... jusqu'à la semaine dernière, rien ne lui avait échappé.
Oui, il s'en souviendra de cet après-midi où le Comte l'a fait demander dans sa bibliothèque. Bon Dieu, quelle engueulade il a pris! En se promenant dans la forêt, le châtelain a découvert un brocart éventré, la tête sectionnée. Il a failli en avoir une attaque.
Simon a bien cru, ce jour-là, qu'il perdrait sa place, et le Comte lui a donné huit jours pour retrouver le coupable. Depuis, chaque nuit, il va à l'affût. Mais il en est au sixième jour, et n'a pas découvert le tueur mystérieux. Les pièges tendus n'ont rien donné, et le garde n'a relevé aucune piste. Aussi, ce soir-là, nerveux et inquiet, musette garnie, fusil en bandoulière, Simon, alors que les ombres envahissent peu à peu la forêt, va prendre son poste au coeur des taillis, tout près de l'étang.
La nuit tombe quand il arrive à l'endroit choisi.
Maintenant, bien calé, le dos appuyé contre un baliveau, caché entièrement par le feuillage, le garde, l'oeil en éveil, le fusil au poing, attend l'assassin. Il demeure un long moment ainsi. Une heure, sans doute, et voit s'approcher de nombreuses bêtes qui viennent boire, après mille et mille ruses, apeurées au moindre bruit. Ce spectacle lui est familier.
Il s'assoupit un peu, mais n'en suit pas moins la timide progression d'un brocart vers l'étang. C'est un jeune, ses cornes sont à peine visibles. Il s'avance, puis se penche, les pattes de devant un peu écartées. Tout à coup, une silhouette massive sort d'un hallier, sur la droite, et s'approche, en rampant.
Simon a entendu le léger frottement sur la feuille, et observe la marche de cette masse en mouvement. Il serre son fusil et commence à se lever. Le brocart a entendu, lui aussi, et au moment où la bête s'élance, il part comme une flèche. Debout, Simon allume sa lampe-torche accrochée à sa vareuse. Dans le faisceau de lumière, apparaît une silhouette qui lui semble énorme. Cette vision dure peu car, d'un coup de reins formidable, l'Enfant-Loup saute dans l'étang. Le garde l'a reconnu, mais, sans hésiter, il a tiré. Il a ordre d'abattre les braconniers pris en flagrant délit, et Simon ne discute jamais. Il a été habitué à obéir. Il continue.
La balle a fait floc, puis le silence s'est établi de nouveau. Simon fouille avec sa lampe la surface de l'eau, mais rien ne bouge.
Avant de partir, il inspecte les taillis tout autour. Il pénètre dans le hallier d'où l'Enfant-Loup est sorti.
Une véritable boucherie s'étale sous les branches. Un lièvre éventré gît sur le côté, les tripes dehors. Des poules, des lapins écartelés, sont jetés pêle-mêle sur le sol. Et dans cette mare de sang, deux petits renards se vautrent avec délices.
D'un seul coup d'une solide trique, le garde règle leur compte aux deux renardeaux, puis prend le chemin du château.

Dès l'aube, il retourne à l'étang et entreprend une sérieuse inspection des lieux. Il a vite fait de réaliser que l'Enfant-Loup a plongé avant le coup de feu et qu'il n'a pas été touché.
Pour plus de sûreté, il drague la pièce d'eau, mais sans résultat.
Puis il revient faire son rapport au Comte.
l'Enfant-loup - Jean Millien - 1992 - Association
des Écrivains du IIIème Millénaire