Extrait
On m'appelait tas de feignants
Claude Ferrieux
Un spectacle insolite occupa nos esprits jusqu'aux portes de l'hiver. Des hommes pas de chez nous creusaient des trous projfonds en bordure du fossé. Des discussions sans fin reléguèrent pour un temps nos défis et nos jeux. Chacun y mit son grain de sel!
Les filles pleines de bon sens, croyaient dur comme fer qu'on allait planter des charmes pour nous faire de l'ombrage. Certains garçons, plus techniques, avancèrent que les mineurs de Montebras cherchaient de nouveaux filons. Enfin, les liseurs d'aventues et d'histoires de trappeurs étaient sûrs qu'on couvrirait ces pièges de branchages pour capturer les sangliers qui fouissaient les embalvures.
La profondeur des trous donna lieu à de solides ergotages. Chacun lançait ses chiffres au centimètre près! Aymé, le filiforme, ayant voulu parier qu'il était plus haut qu'eux, fut mis en demeure de descendre jsuqu'au fond pour apporter la preuve. Il y disparut corps et tête, les tifs à peine à portée de nos mains tendues. Nous eûmes toutes les peines du monde à l'extraire de cet entonnoir aussi étroit que ses épaules en le hissant par le col de sa blouse qui y laissa plus d'un bonton!
Un coin du mystère se leva un beau jour quand un fardier, tiré par des bœufs, déposa de loin en loin, d'immenses poteaux sentant le goudron. Nous entendîmes pour la première fois parler de l'électricité. Ce long mot sanvant, impossible à transcrire en patois, loin de nous éclairer, nous plngea en d'obscures perplexités. Les ouvriers plantaient ces grandes quilles, une à une, et nous calculions avec soin la place du prochain trou, chacun comptant ses pas et marquant ses repères.Nous faisions le total des poteaux mis en terre, en cette longue alignée de hampes sans drapeaux qui se dressait, rigide, sur le bord de la route.
On m'appelait Tas de feignants