Extrait
Une veillée mémorable
Reidig
Marjorie et Alexandre n'ont pas le temps de réagir que déjà Robert pousse Alexandre vers l'escalier, l'arme pointée sur la nuque. D'une voix blanche, Marjorie supplie Robert.
-Ne tire pas, ne me fais pas ça.
Robert pousse ce chien d'assassin dans la chambre de Marjorie où il l'enferme à double tour. Il sait que de toutes les pièces de la maison, seule cette chambre est équipée d'une serrure. Il range soigneusement la clef et descend, énervé comme un boisseau de puces. Marjorie ne parviendra pas à le calmer.
-Donne-mi cette arme. Ou plutôt mets-la sur la table, demande-t-elle d'une faible voix.
Il est difficile de dépeindre l'ivresse intérieure qui étreint Robert. De toute sa vie, il n'a jamais tenu une arme, pas même une carabine. Il n'a pas de permis de chasse non plus. Ah, comme il a grimpé l'autre! C'est un peu comme si le destin lui faisait tenir une fille dans ses bras, une amoureuse, cette force que l'on puise dans la passion et qui fait croire aux naïfs qu'ils sont seuls à s'aimer. Robert a la sensation enivrante que ce Beretta lui obéira toute sa vie, et qu'il n'y a qu'eux pour décider. Voilà la vraie vie du gangster, comme d'autres usent de la force ou de la magie des mots, les balles obéiront toujours. Il ne donnera pas son arme. Il ne tuera certainement pas Marjorie mais lui interdira l'accès de sa chambre. Ç'en est trop! Dès qu'elle commence à échafauder un plan, le voici qui tombe à l'eau. Maintenant, Robert connaît l'existence de l'arme, il la détient et va jouer au cow-boy jusqu'à l'aube. À moins qu'une balle ne parte et en finisse avec elle et toute cette comédie. De la chambre de Marjorie, les cris d'Alexandre exhortent Robert à jeter pacifiquement son arme. Alexandre hurle que le port d'arme est autorisé en France, qu'il fait partie d'un club de tir, mais que lui, Robert, n'a pas le droit d'utiliser cette arme. Ses empreintes seront relevées et quand bien même ne blesserait-il que le chat, il serait jugé. Son pistolet est chargé de trois balles.
-Il est culotté! lance-t-il à Marjorie.
Robert, défenseur du logis, ne se laissera pas embobiner par ce malfrat.
-Couche-toi, là-haut, au lit! vocifère-t-il. Si les flics doivent en empaqueter un de nous deux, tu vas donner.
Alexandre n'a pas tout compris car certains défauts de prononciation ne le permettent pas. Il est clair cependant qu'il doit se mettre au lit. Robert campe fièrement dans la cuisine, se sentant parfaitement maître de la situation. Il se rassied à sa place, en bout de table et fait mine de vouloir descendre Richard. Salaud, couche avec ta femme! crache-t-il.
Une veillée mémorable - Reidig - 2009 - Éditions Velours