Extrait
Maguy
Guy Rodien
Cet événement exceptionnel aurait mérité les honneurs du Progrès de Lyon, mais dans la précipitation je n'eus même pas le réflexe de l'immortaliser. J'oubliai mon appareil photo. Alors, de là à convoquer la presse...
Ce voyage à la Croix-Rousse se fit dans la hâte, l'imparience et la fébrilité. Georgette logeait rue d'Ivry, dans un petit appartement desservi par un escalier poli et usé par les sabots des tisserands, un lieu mythique. Quelques maisons plus loin, le musée des vieux métiers à tisser nous le rappelle.
Notre venue étant programmée les présentations furent rapides.
Les deux filles de Marguerite étaient enfin réunies. Pour les trois acteurs en présence, un morceau d'histoire à construire, un moment d'éternité à partager.
Elles s'assirent face à face, j'étais au centre, une place privilégiée d'où je pouvais les observer.
Elle se regardèrent une seconde: pour moi, qu'elle fut longue cette observation, puis Georgette s'exclama:
-Et dire que j'allais mourir sans connaître ma petite sœur!
La petite sœur avait effectivement cinq années de moins qu'elle, mais elle était tout de même âgée de soixante-dix-neuf ans. L'adjectif petite me parut savoureux.
L'émotion commençait à me gagner, j'essayais de me trouver un dérivatif. Je me mis à conrôler les fameuses similitudes, ourlets des oreilles, voix, texture des cheveux (un vieux réflexe de coiffeur). D'un coup d'œil connaisseur, j'en concluais que chez les deux sœurs, ceux-ci seraient indécoiffables parce que beaucoup trop fins.
Une seule évidence sautait aux yeux: chez maman, les ans s'étaient exprimés à coup de burin, à l'image de son permanent combat.
Georgette, elle, avait vécu en paix avec le passé.
Mon émotion ne fit que grandir, les larmes montaient, il me fallait me retirer d'urgence.
Profitant que la rue d'Ivry était déserte, je me mis à sangloter. Mon absence passa inaperçue, elles avaient tant de choses à se raconter.
Maguy - Guy Rodien - 2003 - Éditions Christian