Extrait
Après tout ça arrive tous les jours
Céline Saint-Charle
Je regarde la coccinelle grimper péniblement le long de mon bras tendu. Je n’ai jamais bien compris pourquoi les coccinelles s’obstinent à marcher sur des brins d’herbe secoués par le vent, ou sur des feuilles poissées par les limaces, alors qu’elles auraient aussi vite fait de voler jusqu’à leur destination. Peut-être aiment-elles tout particulièrement le contact de quelque chose sous leurs pattes frêles? Le soleil tape sur la paume de ma main, et tout mon bras commence à s’engourdir. De toute façon, la coccinelle ne m’amuse plus. Je la dépose doucement sur un pissenlit, en prenant bien garde de ne pas trop serrer le petit corps brillant.
La chaleur de l’après-midi me rend toute molle, comme si je fondais. Les yeux fermés, couchée dans l’herbe jaunie, j’écoute les bruits de la nature autour de l’étang. L’absence de courant d’air amplifie tout, et même le plus ténu des sons porte jusqu’à mes oreilles. Un hanneton passe en bourdonnant, une musaraigne couine quelque part sur ma gauche, et les poissons-chats qui gobent les araignées d’eau font des petits « plop » rigolos.
Bien sûr, quand maman m’a demandé tout à l’heure d’emmener la petite au bord de l’étang, après une bonne heure de jérémiades de sa part, j’ai protesté en tapant du pied, pour la forme. En réalité, j’en rêvais, mais je ne l’aurais reconnu pour rien au monde. Je n’ai pas l’intention de simplifier la tâche à maman. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour lui gâcher son été. Le caractère impossible de la petite va sans aucun doute m’y aider.
Jusqu’à présent, j’ai tout fait pour secourir maman, j’ai chanté des berceuses à la petite quand elle n’était encore qu’une mioche rougeaude et braillarde dans son petit lit. Je finissais par m’assoupir contre les barreaux, bercée par le bip régulier du moniteur cardiaque. Quand j’ouvrais les yeux, la petite me regardait de ses grands yeux interrogateurs, un grand sourire sur sa petite face maigre laissant apparaître une quenotte. Elle était marrante, à cette époque-là, et je l’aimais bien.
Mais maman lui a tout passé depuis, sous prétexte que l’énervement et la contrariété étaient mauvais pour son cœur. AH! Elle a peut-être été opérée quand elle était bébé, mais son cœur fonctionne parfaitement aujourd’hui! Il n’y a qu’à la voir courir autour de l’étang, à faire l’avion. Elle est en pleine forme, cette sale mioche! Mais jamais je ne pourrai expliquer ça à maman sans me prendre une taloche derrière l’oreille. Je serais bonne pour un nouveau sermon, à coup sûr!
J’imagine déjà maman, le doigt menaçant pointé à deux centimètres de mon nez :
«Lucie! Combien de fois va-t-il falloir te dire que ta sœur ne doit pas se fatiguer? C’est mauvais pour son cœur. Et tu ne dois jamais, jamais la laisser s’approcher de l’étang toute seule.»
Après tout, ça arrive tous les jours - Céline Saint-Charle