Extrait
Portraits de Basse-Auvergne
Gérard Soumillard
Le petit Roger ainsi surnommé - les sobriquets relevaient souvent de l'antinomie du signe particulier - était un homme gros, gras, huileux, pansu et bombé comme une coque de navire tant il se repaissait de charcuteries, de viandes et de pâtisseries englouties à ventre déboutonné. Bedonnant d'obésité, il marchait cependant d'un pas vif et décidé, véhiculant sans peines apparentes ce ventre avancé qui formait front commun avec l'estomac. Cet assemblage refoulait sans cesse le pantalon vers le bas et le chandail vers le haut: par conséquent, demeurait en permanence à l'air un ruban de peau profusément poilu d'environ dix centimètres de largeur, représentant le cinquième supérieur des fesses et centré sur le devant par le nombril.
Le cheveu avait déserté le crâne du petit Roger et son front avait su en tirer profit, car il était devenu grand comme une page de cahier. Le gros homme était joufflu à point. Ses pommettes veinées de minces filets rouges présentaient l'aspect d'une ramification de cours d'eau, rivières, ruisseaux et ruisselets. Ses yeux constamment agrandis s'appliquant à tout voir, à tout observer, s'abritaient sous des sourcils arqués et surélevés à la façon d'accents graves placés trop haut sur les lettres. Son nez, quoique fin, s'achevait couronné par deux narines si amplement dilatées qu'il aurait pu y fourrer tout le contenu de ses poches. Ses lèvres fines et tordues faisaient figure de deux ficelles entrelacées dénonçant une totale absence de sensualité.
Chacun des traits de son visage était un signe particulier, distinctif. Cependant l'ensemble constituait un tout qui s'harmonisait en régularité, s'équilibrait, se conciliait afin de lui composer une bonne tête honorable et convenable, avantageuse plus qu'avantagée. Petit Roger ne souriait jamais. Ce symptôme rare chez un homme ne le privait en rien d'un caractère enjoué et d'un naturel altruiste. Néanmoins, Dieu l'avait fait d'esprit simple afin qu'il figure au paradis, mais certes pas dans les premiers nommés. Sa besogne d'agriculteur éleveur de bovins l'avait rompu aux malices des marchands, il savait acheter une bête et possédait encore mieux l'art de la vendre et, lorsqu'il avait dit: Je cède pas ce taureau là à moins de dix mille francs, dix mille francs, il le vendait. Tout le talent de petit Roger se tenait dans la sûreté de son coup d'oeil. Quand il avait toisé une bête, il savait quel profit il pourrait en tirer ultérieurement, son oeil épanoui et globuleux ne le trompait jamais. Par conséquent le gros homme était paysan de son état et chasseur dans l'âme, ce qui lui procurait de fameux états de conscience l'amenant à conter des récits loufoques où il figurait souvent la victime: le Chasseur n'ayant pas la carrure du Paysan. Autant son esprit finaud prévalait dans le cadre de ses activités agricoles, autant celui-ci devenait lourdaud en action de chasse, l'obligeant à situer, à surveiller le gibier d'abord, à le chasser ensuite, quitte à abattre un lièvre au gîte ou un perdreau au sol afin de se constituer un tableau conforme à ses souhaits. Petit Roger manquait de stratagème, c'était certain et maintes fois il gachait des opportunités de bonifier son inventaire de chasse. La chasse demande des efforts physiques à qui veut la pratiquer à l'excès et, petit Roger, malgré la pesanteur de son corps, s'autorisait quelquefois à courir à la poursuite de ses chiens lancés sur une piste de lièvre plus ou moins récente. Cependant il s'épuisait vite, souffrant de fortes sudations frontales qu'il épongeait dare-dare à l'aide d'un grand mouchoir à carreaux de cinquante centimètres de côté plus communément désigné sous le vocable de mouchoir agricole.
Portraits de Basse-Auvergne - 1993 - Éditions du IIIème Millénaire