Extrait
Les prédictions de la vieille gitane
Alain Pierre Stanislas
Elle était seule. Elle n’était pas fainéante et, quand bien l’eut-elle été, elle devait “faire le boulot”. Il fallait vivre, se nourrir, espérer aussi. Il fallait faire comme si tout allait redevenir comme avant. Non, c’était impossible! Louis était mort...
Malgré tout cela, elle était là, vêtue proprement d’une robe sombre, noire, simple mais élégante, protégée par un tablier bleu de toile épaisse. Elle portait ses longs cheveux blonds serrés en un chignon qu’elle cachait sous un fichu mauve, nuancé de gris. Elle avait toujours été coquette. La maison, bâtie près du chemin principal, était à la vue de toute personne qui circulait par ici. À tout moment, quelqu’un pouvait passer et il était hors de question qu’on la croise mal attifée. Les cages étaient enfin propres. Elle fermait la dernière quand elle aperçut au loin la fameuse silhouette noire et “bleu, blanc, rouge” qui venait dans sa direction. C’était le maire!
«Lazare! Mon Lazare...»
Elle se précipita à la rencontre de Séraphin Crujol tout en resserrant machinalement le nœud de son foulard. Arrivée à quelques pas de lui, elle s’agenouilla, regarda fixement le sol et supplia :
«Non, pas lui, pas mon Lazare! Ils m’ont déjà pris mon Louis. Oh! Non... Pas ça!»
Elle vit passer près d’elle l’ombre de l’homme qui continuait son chemin.
«Je ne viens pas pour toi, Sylvanie…»
Elle resta un instant dans cette position, semblant n’avoir pas compris, puis se releva et se signa.
«Merci mon Dieu! Merci Seigneur! Je suis fâchée avec vous, mais merci mon Dieu. Ce n’est pas mon Lazare…»
Lazare, son mari, avait été appelé en septembre 1917, sept mois seulement après la mort de leur fils, Louis.
Louis avait reçu une balle dans la tête en sortant d’une tranchée. Il était mort le jour même, le 14 février 1917, dans le froid de l’hiver glacial qui avait sévi, cette année-là, dans le Nord de la France. Sylvanie retournait chez elle, pleurnichant en repensant à tout cela. Qu’il était difficile d’oublier! Elle ne le voulait d’ailleurs pas.
Elle reprit ses esprits en réfléchissant à voix haute:
«Mais alors… Si ce n’est pas chez moi, ça ne peut être que chez les Jabot. “C’est pas Dieu possible” va chez les Jabot! C’est leur Germain! C’est leur Germain qui est mort...»
Les prédictions de la vieille gitane -2009- Autoédition