Extrait
Pierre et Jeannette, Riom &... le reste
Jean-Claude Tayeda
Riom, sous une chaleur écrasante, vivait péniblement sa défaite, essoufflée, presque exsangue.
-Ah! Si Clémentel était encore là! proféraient tous les Amable.
En effet, deux Riomois sur trois se prénommaient Amable. La grande âme de celui qui fut maire de Riom trente années et plusieurs fois ministre, créateur du traité de Versailles, flottait encore sur la ville. Et pourtant Etienne Clémentel n'était qu'un radic-soc, un de ceux qui avaient fait la IIIème République avec ses qualités... et ses défauts. Pour les Riomois, y compris de droite, il représentait une sorte de surhomme qui les protégeait de tout... même de penser!
«Dies irae, dies irae».
Le clocher de Saint Amable avait été étayé et les pompes solennelles, pour l'enterrement d'Auguste Diefenbacher se déroulaient dans la basilique noire de monde. L'archiprêtre Chorias avait sorti ses chapes et ses chasubles du XVIIIème siècle et il donnait l'absoute, accompagné d'une section de prêtres et d'une longue théorie d'enfants de chœur, d'abord à l'eau bénite, ensuite à l'encens. Malgré ces odeurs sacrées, les assistants avaient encore dans la gorge un goût de poudre. Au premier rang, côtoyant son père, vivante statue de la dignité et du désespoir, Pierre Diefenbacher songeait. Ainsi son frère, son sang, le sourire de son foyer continuait sans doute à jouer à la marelle au Paradis, là où les pavés sont plus doux et où les musiques sont célestes. Peut-être avait-il revêtu l'aube blanche d'un ange et avait-il été enrégimenté (c'était l'époque!) dans les cohortes des séraphins. Il vivait donc une éternité de béatitudes, l'archiprêtre Chorias le lui avait dit en confession... Oui, mais pourquoi ses parents, ses petites sœurs et lui, Pierre son frère, ne le reverront-il jamais? Il est beau d'être près de Dieu, mais pourquoi ne peut-on pas voir sa famille? Les pensionnaires du collège et ceux des Frères, les militaires même pendant la guerre, rentraient chez eux, au moins une fois tous les deux ou trois mois... Pourquoi n'y avait-il pas de train entre le Paradis et la terre? Et ses yeux se brouillaient, son regard se voilait, la lueur des cierges sarabandait devant lui. Et puis alors, un bruit de monnaie tombant dans les sébilles vous ramène à la basse matérialité...
Machinalement, Pierre fouille dans ses fontes, en extrait deux centimes troués en leur milieu et s'apprête à faire ce geste qui soutient l'église... Pourquoi a-t-il levé les yeux? Quelle force l'y a poussé? Lorsqu'on a perdu son frère, lève-t-on les yeux à la messe mortuaire? Sans doute des démons ont soulevé ses paupières et les ont maintenues ouvertes. Et voilà, ses yeux bleus de souffrance, bleus des paysages lorrains, bleus de ce ciel où vole Auguste, ont plongé, se sont perdus dans d'autres yeux, noirs ceux-ci, noirs pour arrêter l'aumone... Jeanne Versepuy faisait partie des enfants de Marie -bleue et blanche- et elle était souvent "de quête". Qu'im por tait l'archiprêtre Chorias, qu'importait le maire Tresson, raidement décoré au premier rang des hommes, qu'importait le clocher éventré, les pommiers de Marsat et les cerises de Saint-Genêt n'avaient aucune valeur ici. Les yeux bleus et les yeux noirs avaient partagé leurs rayons, avaient mêlé leurs douceurs, leurs chatoiements et leurs moires. Certes, l'espace d'un instant... Mais cet instant-là, ce fut l'éternité, la vraie éternité, celle qui ne naît pas car elle a toujours existé au niveau du cœur et au niveau des entrailles... Il y avait alors des paysages bleus, des herbes lavandes, des camélias et des jasmins, et puis, balancées par un vent venu dont on ne sait où, les tulipes noires, frêles et délicates, pulpeuses, charnelles, d'odeur très entêtante... Il y avait aussi un lit profond comme la mer et des algues vertes et noires, c'était un soir mauve et nuit, où se promenaient un chat et une poupée de porcelaine au regard de violette...
Pierre, Jeannette, Riom &... le reste - Jean-claude Tayeda
- 1986 - Éditions du IIIème Millénaire